Au ministères, au conseil de l’ordre, aux comités d’éthique, aux collèges médicaux, aux associations…

Ceci n’est qu’un témoignage parmi tant d’autres me direz-vous. En quoi ma souffrance, ma colère seraient-elles plus légitimes à entendre que celles de milliers de femmes dans ce pays ? Aucune. Je ne suis qu’une patiente parmi tant d’autres, qu’une femme parmi tant d’autres, qu’un parcours parmi tant d’autres, qu’un dossier parmi tant d’autres. Et c’est précisément là que le bât blesse.
Ce qui m’a frappée dans ce parcours, c’est avant tout le manque d’humanité, de bienveillance, d’attention et d’écoute. Sur le papier, ce parcours médical est magnifique : il vise à donner la vie, à permettre la naissance d’un petit être. La réalité n’en est que plus brutale lorsqu’elle nous frappe de plein fouet.
Je ne parle ici que de mon expérience, de mon vécu et du regard que j’en ai eu. Peut-être aurait-il été différent dans un autre centre, avec d’autres médecins, ou si mon histoire personnelle avait été autre. Ce témoignage est donc profondément subjectif et n’engage que moi. Mais il est essentiel que les autorités, les comités et les décideurs prennent au sérieux la parole des patientes et s’engagent réellement à faire évoluer les choses.
Ce parcours est aussi, selon moi, le reflet d’un système médical encore trop vertical, où les décisions sont souvent prises sans intégrer suffisamment celles qui vivent physiquement et émotionnellement la PMA. Même si la représentation féminine progresse dans le milieu médical, les postes de décision restent majoritairement occupés par des personnes qui n’ont jamais traversé ce type d’épreuve. Je suis convaincue que si ce parcours avait été pensé avec des femmes ayant vécu ces souffrances, il serait profondément différent.
Il est temps de faire entrer dans les instances décisionnelles des patientes, des femmes aux parcours variés, des associations, des professionnels de terrain. Il est temps d’écouter réellement nos témoignages, nos souffrances, nos remarques et d’agir en conséquence. Pourquoi ne pas construire ensemble un parcours plus humain ? Pourquoi ne pas travailler main dans la main pour améliorer cette prise en charge ?
Nous ne sommes pas de simples protocoles standardisés. Nous comprenons, nous expérimentons dans notre corps et dans notre cœur. Nous nous renseignons, nous apprenons, nous cherchons à comprendre ce qui nous arrive. Nous voulons être considérées comme des partenaires de soin, pas comme des dossiers à traiter.
Pourquoi ne pas organiser un véritable colloque réunissant professeurs de médecine, comités d’éthique, sages-femmes, échographistes, patientes aux parcours différents, associations nationales et professionnels de terrain ? Cela permettrait peut-être de recréer du lien entre tous les acteurs d’un système qui semble aujourd’hui se déshumaniser lentement.
Car je suis persuadée que la majorité des soignants souhaitent sincèrement bien faire. J’ai moi-même été de l’autre côté de la barrière : ancienne interne en médecine, puis infirmière pendant onze ans, je connais les contraintes du système de soins. Je me souviens de cette frustration permanente : ne pas avoir le temps de parler avec un patient triste, devoir écourter des explications importantes, enchaîner les consultations sans pouvoir réellement accompagner humainement les personnes.
Je sais que la plupart d’entre vous avez choisi ce métier pour l’humain. Pourtant, le système pousse à aller toujours plus vite, à multiplier les patients, à travailler jusqu’à l’épuisement. Ce n’est bénéfique ni pour les soignants, ni pour les patientes.
La PMA touche à l’intime, au corps, au désir d’enfant, à l’espoir. On ne peut pas traiter ce type de parcours comme une simple succession d’actes médicaux.
Nous demandons à être accompagnées, pas infantilisées. Nous sommes des adultes. Nous avons le droit de comprendre les traitements prescrits, les risques encourus, les probabilités d’échec, les résultats des prises de sang et des échographies. Nous avons le droit de poser des questions et d’obtenir des réponses claires.
J’ai personnellement très mal vécu le manque d’explications tout au long de mon parcours. J’aurais aimé des consultations de plus de cinq minutes. J’aurais aimé comprendre les raisons possibles des échecs. J’aurais aimé être considérée comme actrice de mon parcours plutôt que simple spectatrice.
Et surtout, il est urgent de repenser la manière dont certaines annonces sont faites aux patientes.
Je peux comprendre la nécessité, pour les soignants, de prendre une certaine distance émotionnelle afin de se protéger. Ayant travaillé plusieurs années en soins palliatifs, je sais combien cela est nécessaire pour tenir dans la durée. Mais il existe un équilibre entre protection émotionnelle et brutalité.
J’ai appris la perte de notre unique embryon lors de notre première stimulation par un appel téléphonique de trois minutes à 8h20 du matin. Après cet échec, on m’a écrit par mail qu’il faudrait probablement envisager un don de gamètes, en précisant que j’avais « la chance » qu’on m’accorde une deuxième tentative. Lors de l’annonce de l’arrêt de ma grossesse, on m’a demandé, dans la minute qui suivait, de choisir une méthode d’avortement.
Parlerait-on ainsi à une sœur ? À une amie ? À une femme que l’on aime ?
Ces annonces laissent des traces profondes. Il est indispensable de former davantage les professionnels à l’accompagnement émotionnel et, lorsque cela est nécessaire, de déléguer ces moments à des personnes spécifiquement formées.
Ma colère envers le système français est légitime. Je ne comprends pas le refus persistant d’autoriser certaines analyses de viabilité embryonnaire pourtant pratiquées dans de nombreux pays européens.
Je ne parle pas ici de sélection sur des critères physiques ou de convenance. Je parle uniquement d’analyses visant à éviter des grossesses non viables, des fausses couches tardives, des interruptions médicales traumatiques et des souffrances physiques et psychologiques parfois immenses.
Perdre une grossesse à deux ou trois mois n’est pas un simple « échec médical ». Cet enfant existe déjà dans nos projections, dans notre quotidien, dans nos espoirs. À cette douleur émotionnelle s’ajoute parfois une véritable violence physique.
Dans mon cas, l’arrêt de grossesse a entraîné de graves complications, un traumatisme physique et psychologique important, ainsi qu’un état de stress aigu post-traumatique dont j’ai mis des semaines à me remettre.
Et au-delà de l’humain, même l’argument économique mérite d’être posé : combien coûtent les transferts voués à l’échec, les prises en charge répétées, les interruptions de grossesse, les complications médicales et psychologiques ? Peut-on encore ignorer ces questions ?
Aujourd’hui, seules les personnes ayant les moyens financiers peuvent partir à l’étranger pour bénéficier de certaines techniques. Les autres restent enfermées dans un système qui leur laisse moins d’options. Cette réalité interroge profondément notre conception de l’égalité d’accès aux soins.
Il est temps également que certains professionnels interrogent leurs pratiques. Pourquoi faisons-nous les choses ainsi ? Parce qu’elles sont justes ? Ou simplement parce qu’on nous a appris à faire ainsi, sans jamais remettre le système en question ?
Nous ne sommes pas des dossiers. Nous ne sommes pas des consultations chronométrées. Nous ne sommes pas des actes facturés.
Nous sommes des femmes. Des couples. Des êtres humains avec une histoire, un corps, des émotions, des limites et des espoirs.
Nous sommes conscientes de ce qui se dit autour de nous. Nous comprenons souvent bien plus que ce que l’on imagine. Nous avons droit à la considération, au respect et à la dignité.
Écoutez notre colère.
Écoutez notre souffrance.
Ces émotions sont légitimes.
Nous sommes simplement des femmes qui souhaitent donner la vie et qui ont confié leurs espoirs au système censé les accompagner.
Travaillons ensemble pour transformer ce « parcours PMA » en véritable chemin d’accompagnement, plus humain, plus respectueux et plus digne.
Nous pouvons faire évoluer les choses, à condition d’accepter enfin d’écouter celles qui vivent ce parcours dans leur chair.

Laisser un commentaire