
Ce sentiment qui ne me quitte pas. Cette émotion qui prend une telle place dans ma vie depuis mon arrêt de grossesse qu’elle s’immisce dans tous les domaines de mon existence.
Je ne suis plus que culpabilité. Je respire culpabilité, je vis culpabilité, je transpire culpabilité, je dors culpabilité.
Cette honte de ne pas y arriver.
J’ai toujours été de celles qui ne se laissent jamais atteindre par les épreuves de la vie. J’ai toujours été forte. Je me suis construit une identité autour de cette force, de cette capacité à continuer malgré les difficultés et les douleurs. Jusqu’à m’oublier. Jusqu’au déni. Le déni des signaux du corps et du mental.
Mais peu importe, je continuais. Car reconnaître que c’était trop, prendre du repos, dire que je n’y arrivais plus, c’était devenir faible. Je ne pouvais pas m’effondrer, au risque de ne jamais me relever. J’étais forte, alors si je m’effondrais qui serais je?
Et puis il y a eu ce dernier coup. Celui qui m’a mise KO.
Mon arrêt de grossesse et l’avortement subi qui s’en est suivi m’ont mise au tapis. Je n’ai pas réussi à me relever. Comme un tsunami qui déferle en moi, j’ai ressenti toutes ces émotions que j’avais enfouies profondément, toute cette fatigue et ces douleurs physiques mises de côté durant des mois, tout ce déni qui s’exprimait désormais puissance dix.
Avec cette mise à l’arrêt forcée, la culpabilité est apparue.
Dans un premier temps, une culpabilité matérielle. Totalement incapable de travailler, la société de mon compagnon doit assumer mon salaire sans que j’y apporte ma contribution. Mon compagnon part travailler le matin, enchaîne les coachings, la gestion de la salle, pendant que je reste à pleurer dans mon lit.
Bien sûr, ma petite voix me dit : « Allez, mets-toi un coup de pied aux fesses, ferme les yeux, respire et vas-y sans réfléchir. »
Je pouvais le faire il y a encore trois semaines. À présent, c’est inconcevable. Le cerveau veut, le corps refuse. Comme une dissociation. Je ne peux clairement plus travailler, autant physiquement que psychologiquement.
Je m’en veux de ne pas aider mon chéri au travail. Je culpabilise qu’il assume seul notre foyer alors que je ne fais rien de mes journées. J’ai honte de ne pas être assez forte pour l’aider davantage. Je culpabilise pour les soucis que je lui apporte : prévoir mes remplacements, devoir payer ces professeurs et ajouter ainsi une charge supplémentaire à la société.
Par ricochet, il paie le prix de mon incapacité, de mes faiblesses.
Pourquoi reste-t-il avec moi ? Pourquoi me traîne-t-il comme un boulet ?
Ce sont des phrases que je me répète sans cesse. Je me sens honteuse, bonne à rien.
Dans un second temps, il y a cette culpabilité de ne pas réussir à donner la vie, à offrir à mon compagnon une famille. Je m’en veux de ne pas réussir dans cette tâche physiologique et biologique que tant de femmes accomplissent sans même y penser. Je ne suis même pas capable de ça.
Puis vient la culpabilité vis-à-vis des autres.
Je fais subir ma « dépression » à mon entourage, aux gens qui m’aiment. Par ma faute, ils se font du souci.
Ma maman, qui m’a accompagnée durant l’avortement, a subi ma souffrance, ma détresse. Je lui ai apporté de la peine et de la tristesse : culpabilité.
Mon compagnon, qui a mal vécu le fait de me voir souffrir physiquement, qui est en colère face à ce que je subis : culpabilité.
Les professeures qui me remplacent, dont la charge de travail — et donc la fatigue — augmente par ma faute : culpabilité.
Alors pourquoi ?
Je me pose cette question pour essayer d’avancer sur ce long chemin du deuil périnatal.
Depuis toujours, je me conforme à ce que la société attend de moi : une femme forte, qui ne s’arrête jamais, qui pense aux autres avant elle. Aux élèves, aux clients, à son chéri, à ses amies, au travail.
Moi ? Plus tard, quand j’aurai le temps.
Spoiler alert : nous n’avons jamais le temps lorsque la to-do list est terminée.
J’appuie sur l’accélérateur tous les jours. Je roule à 200 depuis tant d’années, sans frein. Et là, le corps lâche. Le mental ne suit plus. C’est l’effondrement total.
Est-ce moi qui suis dysfonctionnelle, ou est-ce ce modèle auquel les femmes tentent de se conformer qui l’est ?
Sommes-nous faites pour être toujours présentes et fortes, à nous occuper des autres sans jamais flancher ? Est-ce viable biologiquement ? Hormonalement ? Nerveusement ?
Je fais des recherches et, de manière objective, ce type de comportement conduit inexorablement à l’épuisement et au burn-out. Je ferai un article à ce sujet pour détailler les processus biologiques et chimiques — car oui, c’est aussi de la chimie.
Ces recherches me permettent d’atténuer ma culpabilité : je ne suis pas fautive à 100 %. La biologie et le système nerveux autonome peuvent expliquer une partie de ma situation.
C’est un début de piste. Un début de compréhension.
Le chemin sera long vers ce pardon envers moi-même, vers cette bienveillance que je sais si bien offrir aux autres mais qui me manque cruellement envers moi-même.
J’ai parlé de burn-out plus haut, et je pense réellement que ce mot peut convenir à ce parcours : le corps, le mental et le psychologique sont dépassés par ce chemin si long, si contraignant, si pesant, auquel viennent s’ajouter le quotidien, les pressions et les charges.
Alors je travaille sur cette culpabilité. J’en parle aux personnes que j’aime, qui sont si soutenantes dans ces moments douloureux.
Le chemin sera long, mais il me permettra de grandir, d’évoluer. Et peut-être que les conséquences en seront belles : une meilleure connaissance de moi-même, une meilleure affirmation de moi-même, une meilleure considération de mon être.
C’est tout ce que je me souhaite.

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