Violences & deshumanisation

Je ne souhaiterais à personne de vivre ce moment.
Ce moment où tout bascule en une fraction de seconde.
Où mon statut de femme enceinte, de future maman, devient soudain celui d’une femme lambda en échec de procréation.
Ce moment où l’empathie, la bienveillance et l’accompagnement devraient être à leur apogée est, dans la réalité, d’une violence inouïe.
Le récit que je vais faire est le mien. C’est ma manière de l’avoir vécu. Peut-être existe-t-il des centres où les choses se déroulent avec plus de douceur. Je ne veux pas faire de généralité. Mais au vu des nombreux témoignages que j’ai reçus, j’ai malheureusement la triste impression que cette violence est devenue monnaie courante.
Échographie de datation.
L’excitation mêlée à la peur.
“Est-ce que le bébé va bien ?
Est-ce qu’il grandit correctement ?
Comment va se dérouler la suite ?”
Tant de questions avant d’entrer dans ce cabinet de gynécologie.
Me voilà allongée sur la table. L’image apparaît. Et je vois mon bébé.
Enfin ce moment que j’attendais tant : la rencontre avec mon enfant.
Je vois immédiatement son petit cœur battre et je le montre à mon compagnon :
“Regarde… son cœur bat.”
À cet instant, tout devient réel. Il est là. Son cœur bat. Tout va bien.
Puis tout s’effondre.
Le médecin nous annonce que son cœur bat trop lentement et que sa taille ne correspond pas au terme. Elle retire la sonde d’échographie et nous dit que la grossesse est arrêtée.
Mika ne comprend pas.
Moi, je m’effondre en larmes. Mon monde s’écroule.
Je ne réalise pas vraiment ce qu’il se passe. Pourtant, j’ai vu son cœur battre. Cela veut bien dire qu’il est vivant ?
Mon cerveau reste figé sur cette image de mon bébé vivant.
Retour dans le bureau du gynécologue.
La première question que l’on me pose est :
“Comment souhaitez-vous avorter ?”
Je ne sais pas.
Je suis incapable de prendre une décision.
Et surtout, immédiatement, une pensée me traverse :
Je vais tuer mon enfant.
Puisqu’à cet instant précis, son cœur bat encore.
Une déchirure dans mon cœur. Dans mon âme.
Le médecin m’assène alors des phrases toutes faites :
“Vous savez, tout le monde fait des fausses couches.”
“Ce n’est pas votre faute.”
“La nature est bien faite, l’embryon n’était pas viable.”
Mais qu’est-ce que cela peut bien me faire que d’autres femmes vivent des arrêts de grossesse ?
Et si l’on analysait davantage les causes, peut-être pourrait-on éviter à certaines femmes cette souffrance incommensurable.
La décision est prise rapidement : je subirai une IMG médicamenteuse.
Vingt minutes plus tard, je me retrouve en service d’orthogénie pour prendre les deux premiers comprimés.
Voilà.
C’est fait.
Je viens de tuer mon bébé.
Cette sensation ne me quittera plus.
Le fait d’avoir vu son cœur battre me donne l’impression de l’avoir tué. Même si, rationnellement, je comprends qu’il était en train de mourir, je vis cela comme une euthanasie.
Les deux jours qui suivent ressemblent à un rêve.
Je ne réalise toujours pas.
Les saignements commencent. J’ai mal au ventre. Mais rien ne paraît encore réel.
Étrangement, je n’ai pas peur d’aller à l’hôpital le lundi pour l’IMG. Je me dis qu’après toutes les souffrances physiques traversées pendant ce parcours, rien ne pourra être pire.
Lundi matin. 10 heures. Service d’orthogénie.
Je suis accueillie par une sage-femme bienveillante, empathique et attentionnée. Elle a été présente, réactive, profondément humaine durant cette journée, et je ne la remercierai jamais assez.
Je prends rapidement les deux comprimés en me disant :
“Plus vite on commence, plus vite ce sera terminé.”
Cinq minutes plus tard, les effets commencent.
Je pars alors pour plus de deux heures trente d’un véritable marathon de souffrance.
Les contractions sont violentes, ininterrompues.
Ma mère, qui m’accompagne, me tient la tête, me serre la main, m’aide à respirer. Je vois dans ses yeux qu’elle est bouleversée, et je m’en veux de lui faire vivre cela.
Je reste bloquée aux toilettes pendant plus d’une heure, incapable de me redresser.
La douleur est telle que je hurle.
Je demande pourquoi il ne sort pas.
Pourquoi j’ai si mal.
Je ne saigne presque pas. Rien. Comme si mon bébé voulait rester. Comme s’il s’accrochait encore.
Alors je me mets à penser que c’est mon karma. Ma punition pour l’avoir “tué”.
La sage-femme et ma mère finissent par réussir à me remettre au lit. Mais aucune position ne soulage la douleur.
Je suis à quatre pattes, recroquevillée, puis allongée en chien de fusil. Je continue à hurler.
On me pose une perfusion avec un antalgique qui ne fait aucun effet.
Je demande qu’on m’endorme.
Je veux que cela s’arrête.
Car au-delà de la douleur physique insoutenable, la souffrance psychologique est intolérable :
Mon bébé ne veut pas sortir.
Mon corps refuse de le laisser partir.
Et cela semble ne jamais finir.
Au bout de deux heures trente, mon compagnon arrive.
Il reste sous le choc en me voyant dans cet état.
Choqué, désarmé, en colère.
Plus tard, il me confiera la peur immense qu’il a ressentie ce jour-là.
Les accompagnants ne sont pas préparés à vivre cela. Rien n’est expliqué. Rien n’est anticipé.
La sage-femme m’annonce alors que le bloc est prévenu, qu’ils m’attendent, mais qu’en dernier recours je vais voir le gynécologue de garde.
Mika m’accompagne.
Le gynécologue passe plusieurs fois devant moi, recroquevillée de douleur dans mon fauteuil roulant, sans même un regard.
Je sens Mika au bord de l’explosion.
Enfin, je passe en salle d’échographie.
Et l’enfer continue.
À l’échographie, il n’y a plus de grossesse intra-utérine. Le médecin, oubliant probablement ma présence, demande à la sage-femme :
“Vous avez vu une image de grossesse ?”
Sous-entendu quoi ?
Que j’inventais ?
Que tout cela n’avait jamais existé ?
J’avais envie de hurler :
“Vous pensez que je suis là pour m’amuser ?”
Puis tout s’enchaîne très vite.
Transfert en salle de gynécologie.
Pose du spéculum.
Retrait de mon bébé coincé dans le col de l’utérus.
Curetage.
Le tout sans antalgique. Sans explication.
Mika est à côté de moi, impuissant, assistant à cette scène comme à une boucherie.
Et le point final de cette succession d’événements dénués d’humanité :
Mon bébé est jeté à la poubelle.
Sans même me demander si je souhaite le voir.
Le garder.
Lui dire au revoir.
Un irrespect absolu de ma douleur.
Un manque d’humanité, de compassion, de bon sens.
Les douleurs disparaissent instantanément.
On me reconduit dans ma chambre.
Je ne réalise toujours pas complètement ce que je viens de vivre.
La sage-femme vient me parler. Elle m’explique que j’ai vécu pendant plus de deux heures des douleurs comparables à celles d’un accouchement, que ce que j’ai traversé peut devenir traumatique et qu’il ne faut surtout pas hésiter à en parler si je sens que je sombre.
Ma réponse ?
“Ne vous inquiétez pas. Je ne suis pas comme ça. Je suis forte.”
Le temps me donnera tort. Mais cela fera l’objet d’un autre chapitre.
Le retour à la maison est chaotique.
Les douleurs persistent pendant vingt-quatre heures sous forme de contractions, puis de spasmes violents durant des jours entiers, accompagnés de saignements abondants.
Ces saignements qui rappellent, à chaque passage aux toilettes, que je n’ai plus mon enfant.
Cette violence.
Ce manque d’humanité, d’écoute, d’empathie et d’accompagnement, je le retrouve dans trop de récits de femmes.
Nous traversons déjà un événement profondément traumatique, mais le corps médical accentue parfois encore cette souffrance en nous donnant l’impression que notre douleur physique et psychologique n’est pas légitime.
Il existe une véritable omerta autour de ces sujets : IMG, arrêt de grossesse, deuil périnatal.
Car appelons les choses par leur nom :
ces femmes perdent leur bébé. Leur enfant. Pas “un embryon”.
Elles se moquent de savoir si la législation française considère ou non leur bébé comme un être humain.
Nous le sentons.
Nous le portons.
Qu’il ait eu un mois, deux mois ou davantage.
Il n’existe pas de durée minimale pour légitimer une souffrance.
Nous avons besoin d’être reconnues comme des femmes et des mères en deuil.
Comme des mamans à qui l’on a arraché un enfant.

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